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Zone horticole #2
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Tarodière Col des Roussettes
Tarodière Col des Roussettes
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L'ensemble culturel traditionnel Kanak

L'intensification des structures horticoles sur la Grande Terre : tarodières irriguées, billons horticoles et murets en pierre sèche

1._Tarodire_RoussettesLa Nouvelle-Calédonie ne comportant pas de vecteurs naturels de limitation de la démographie comme la malaria, l'augmentation de la population au cours des deux premiers millénaires de peuplement humain a dû être relativement régulière. Des régions occupées au départ par quelques familles ont vu au bout de quelques siècles l'ensemble des vallées et des plaines utilisées par des groupes de plus en plus nombreux, exploitant la majorité des zones cultivables. La longueur des jachères faisait obligation à chaque groupe de disposer d'un ensemble foncier étendu. Ceci n'avait pas posé de problèmes lorsque la population était peu nombreuse, mais avait fini par devenir difficilement réalisable dans un pays de plus en plus peuplé.

Des conflits ainsi qu'une forme de surexploitation de l'environnement, entraînant des abandons ponctuels d'espaces marginaux au cours du premier millénaire après J.C., ont dû être la première réponse apportée aux problèmes rencontrés par les familles. Mais il apparaît clairement à travers les données archéologiques que certains groupes ont cherché à trouver des solutions techniques à un des problèmes centraux de l'horticulture simple sur brûlis, celui des longues jachères horticoles. Une des solutions était de préserver les sols horticoles fertiles sur les pentes de collines afin qu'ils ne soient pas érodés et de rassembler les terres à cultures des plaines en buttes. Ainsi ont été progressivement aménagées au cours des siècles des terrasses de retenue de terre et des billons surélevés, qui se sont imprimés sur des dizaines de milliers d'hectares dans le paysage de la Grande Terre.

Les constructions horticoles les plus spectaculaires édifiées au cours du dernier millénaire avant les premiers contacts européens ont été les tarodières irriguées. Probablement issues de techniques simples de cultures des taros Colocasia en marécages, ces aménagements ont entraîné un accroissement considérable des travaux physiques dévolus aux activités des champs. Le principe de base est la pousse de taros dans la boue, sur le même principe que les rizières. Il fallait donc aménager au départ des canaux d'alimentation en eau à partir de sources ou de creeks. Ceux-ci étaient souvent situés à une grande distance des champs et certaines canalisations creusées à ciel ouvert faisaient plusieurs kilomètres de long. L'eau acheminée se déversait dans un bassin édifié à flanc de colline, qui pouvait avoir plusieurs dizaines de mètres de longueur et était construit avec une faible pente, afin de permettre l'écoulement de l'eau. Arrivée en bout de terrasse, cette eau devait être évacuée et était acheminée par une petite canalisation vers une terrasse située en contrebas et inclinée en sens inverse.

Cette technique ingénieuse de cultures permettait d'alimenter en eau, à partir d'une seule canalisation, une dizaine de terrasses horticoles implantées en marches d'escalier. La terre boueuse, retenue par de petits murets et terre ou en pierre, n'était pas sujette à l'érosion et était fertilisée par l'apport de matières végétales. Le compost ainsi créé et régulièrement renouvelé permettait de disposer de sols plus fertiles qu'avec les techniques de brûlis. Le temps de jachères était donc plus court.

Les premières élaborations de cette technique horticole intensive ont dû être effectuées dans les zones les plus aptes à une mise en place facile de terrasses, c'est à dire dans les fonds humides de vallons, proches des sources d'eau. Une de ces terrasses, fouillée un Col de la Pirogue à Païta, a été datée d'environ 800 ans après J.C. Mais au fur et à mesure que de nouvelles terrasses ont été construites, les horticulteurs ont dû progressivement aménager des endroits de moins en moins favorables, comme les pentes abruptes et peu fertiles des collines. Des palissades de retenue de sols ont dû être construites, des paniers de terre ont dû être montés à dos d'homme et de femme afin de fertiliser les sols appauvris, les canalisations d'eau ont dû être creusées à travers des concrétions rocheuses. La mise en place de milliers de terrasses dans de nombreuses vallées de la Grande Terre, dont les plus célèbres se trouvent au pied du Col des Roussettes (Bourail) et au Col de la Pirogue (Païta) mais qui sont présentes en grand nombre du nord au sud-ouest de l'île, indique un travail collectif considérable, reparti sur de nombreuses générations et continuellement entretenu afin d'éviter les destructions naturelles. D'autres grands ensembles de cultures humides en plaine, moins discernables aujourd'hui, étaient cultivés en différentes régions.

2_Tiwaka_1Les cultures horticoles traditionnelles comportaient toute une série de plantes cultivées en milieu sec. Les tubercules d'ignames, en complément de leur importance symbolique et culturelle, représentaient une part non négligeable de l'alimentation non carnée. Afin d'obtenir de longues et grosses ignames, les horticulteurs devaient disposer de sols meubles et profonds. Ils avaient donc pris progressivement l'habitude d'aménager leurs plantations sur des buttes, qu'ils réalisaient en amoncelant la couche fertile de terre. Ce travail difficile permettait d'obtenir un lopin surélevé de sol meuble et épais, autorisant une pousse des tubercules dans les meilleures conditions.

Dans les plaines alluviales, les billons étaient souvent aménagés en de longs ensembles parallèles de buttes, pouvant dépasser un mètre de hauteur sur dix mètres de largeur et plus de cent mètres de longueur. Certaines plaines sont littéralement couvertes de ces anciennes structures horticoles. Cette technique avait également été développée sur les pentes des collines, avec la réalisation de billons en forme de croissant aux pointes tournées vers l'aval, permettant de bien combattre l'érosion. Certains billons comportaient même sur leur face amont un dallage afin de canaliser les eaux de ruissellement. Enfin, la majorité des talwegs cultivables comportaient un long billon pouvant parfois avoir une dizaine de mètres de large et dépassant souvent les cent mètres de longueur.

Dans les vallées encaissées avaient été réalisés des aménagements de retenue de terre grâce à des murs en pierres sèche. Certains de ces murs avaient pour rôle d'éviter l'érosion des talus en bordure des creeks. D'autres murets avaient pour but de bloquer les éboulements de blocs rocheux et ainsi de protéger les habitations, qui étaient elles-mêmes construites sur différentes terrasses. Enfin, une partie de ces murets avait un but horticole, comme retenues de terre de terrasses de cultures sur certaines pentes abruptes. Ces murets pouvaient dans certains cas dépasser deux mètres de hauteur et mesurer plusieurs dizaines de mètres de long. Peu de recherches archéologiques ont jusqu'à présent été menées sur ces structures, qui sont particulièrement nombreuses sur la côte est de la Grande Terre.

L'intensification horticole aux îles Loyauté

L'évolution culturelle des Loyauté a été influencée par la petitesse des îles et la nature géologique particulière de ces espaces de corail surélevé. Les recherches archéologiques ont montré que des phénomènes d'intensification de l'utilisation des sols horticoles avaient également eu lieu dans cette partie de l'archipel calédonien. L'exemple le plus spectaculaire est celui d'Ouvéa, où les habitants avaient aménagé des cuvettes de cultures humide pour les taros Colocasia dans les dunes de sable, au contact de la lentille d'eau douce. Afin de réaliser ces cuvettes, il avait fallu creuser et déplacer des milliers de mètres cubes de sable corallien, parfois sur plusieurs mètres de profondeur. La grande fosse de la tribu d'Yaï, toujours en exploitation, couvre ainsi une superficie d'environ 25 hectares.

Ces aménagements horticoles n'ont pas concerné uniquement les cultures humides. Dans de nombreux champs, on observe encore la présence de parcellaires étendus d'anciens murets horticoles, couvrant parfois de grandes surfaces. Ces murets avaient été réalisés en dépierrant les champs et leur disposition devait correspondre à une forme de cadastre.

La diversité des ensembles d'habitat sur la Grande Terre

4._Haut_TchambaLa mise en place de ces grandes structures horticoles à caractère permanent dans les zones planes et les collines des vallées alluviales de la Grande Terre a nécessairement entraîné une évolution progressive des traditions d'habitat. Ces ensembles ont en effet enraciné les groupes d'horticulteurs à un terroir, aboutissant à ce que l'ethnobotaniste J. Barrau avait appelé « la sédentarité horticole » kanak. Les habitats avaient donc définitivement acquis un caractère permanent, avec la construction de véritables hameaux et villages occupés durant de nombreuses générations.

Les recherches archéologiques ont montré que suivant les régions de la Grande Terre, l'organisation interne de ces hameaux avait varié. L'habitat n'était pas systématiquement organisé autours d'une allée centrale et de nombreuses variantes de plans de hameaux commencent à être cartographiées. Les constructions majeures étaient les cases, de forme ronde dans l'immense majorité des cas. Les grandes cases pouvaient dépasser dix mètres de diamètre, alors que les cases d'habitation avaient un diamètre ne dépassant souvent pas six mètres.

Le choix de l'emplacement d'un « village » dépendait du terroir. Dans les plaines cultivées, les hameaux étaient aménagés au milieu des zones de champs. Il apparaît qu'une des localisations préférée était celle des petits promontoires, permettant une vue sur les alentours. De nombreux vestiges de hameaux en vallées ont été recensés sur les parties sommitales des collines, dans des localisations facilement défendables. Parfois, les tertres supportant les cases avaient été sculptés dans le sol, indiquant un long travail de terrassement. Certains de ces villages comportaient plus de cent tertres différents, indiquant des concentrations relativement importantes de population.

Souvent, le relief naturel ne permettait pas de réaliser des alignements de cases autours d'une allée. Ceci était en particulier le cas des hameaux construits à flanc de colline ou en bordure de rivière. Dans ce cas, les tertres de cases s'étageaient le plus souvent sur différents ensembles de terrasses retenues par des murets en pierres sèches, avec parfois des marches d'escalier pour accéder à l'entrée de la case. Un foyer intérieur placé près du poteau central était limité par des dalles de pierres fichées de chant dans le sol. Des constructions plus sommaires, parfois de forme rectangulaire, servaient de cases cuisine: on y observe encore souvent l'ancien emplacement des poteries en terre, qui étaient posées sur trois pierres au dessus d'un petit foyer.

Ces anciens hameaux se retrouvent aussi bien dans les plaines alluviales que dans les vallées et même dans des hautes vallées où les conditions de vie devaient être relativement rudes. Ces milliers d'anciens lieux d'habitat, qui commencent simplement à être étudiés dans une perspective archéologique, sont les témoins d'une occupation permanente et sédentaire de la grande majorité des vallées cultivables de la Grande Terre au cours du deuxième millénaire après J.C.. Le débat reste encore ouvert sur l'importance démographique de cette population avant le contact européen. Mais les témoins archéologiques - indiquant une intensification des techniques horticoles et de l'occupation humaine permanente au cours de ce millénaire - sont caractéristiques de sociétés enracinées à un terroir densément peuplé, comportant des entités politiques relativement étendues. Les changements de résidence ne pouvaient pas y être permanents, car l'espace n'était pas assez vaste pour permettre des mouvements continuels de groupes claniques.

Dynamiques culturelles aux îles Loyauté

Les habitats anciens aux îles Loyauté ont varié suivant les périodes mais les données archéologiques indiquent clairement une occupation continue de la majorité dess sites de bord de mer aussi bien que des plateaux. A la suite d'évolutions naturelles du littoral et de la formation de nouvelles dunes de sable, certains villages ont pu être créés au début du deuxième millénaire après J.C. dans des zones gagnées sur la mer. Ceci est par exemple le cas de la pointe nord-est de l'île de Mouli à Ouvéa. Au cours du temps, les transformations progressives des chefferies ont abouti à la mise en place de nouveaux centres politiques, dont les vestiges sont encore matérialisés en de nombreux sites par les anciennes « barrières de chefferies ».

Les riches traditions orales des îles Loyauté font état de nombreux contacts avec des groupes originaires d'autres archipels au cours des derniers siècles avant l'arrivée des navigateurs européens. Les relations les plus régulières étaient maintenues avec la Grande Terre voisine, avec l'introduction de poteries, de pierres d'herminettes et d'une forme particulière de hache cérémonielle, la hache ostensoir en jade. Des relations épisodiques existaient également avec certaines îles de Polynésie occidentale, avec l'installation de familles originaires de Tonga, de Samoa et de Wallis en différents points de la côte. Il semble que ce soit une installation relativement importante de groupes issus du sud du Vanuatu et regroupés sous le nom de « Xetriwaan », qui ait le plus marqué l'évolution politique aux îles Loyauté au cours des dernières générations avant le contact européen. Ces groupes Xetriwaan, installés à Inangoj, auraient tenté de s'approprier un certain nombre de positions politiques de premier plan au sein des chefferies. Si certaines tentatives d'implantation semblent avoir échoué, la relation de plusieurs grandes chefferies actuelles des îles Loyauté ainsi que de la Grande Terre et de l'île des Pins avec le « réseau Xetriwaan » indique que sur le long terme, les stratégies de contrôle de pouvoir ont bien fonctionné.

Ces évolutions politiques connues à travers les traditions orales sont difficilement identifiables dans le matériel archéologique, tendant une nouvelle fois à montrer combien la recherche préhistorique ne permet de saisir qu'une partie des évolutions culturelles complexes ayant traversé l'histoire préeuropéenne des populations océaniennes.

Les traditions de sépultures Kanak

5._Photo_427La place centrale dévolue aux ancêtres dans le fonctionnement des sociétés océaniennes a engendré au cours des siècles la mise en place de nombreux rites funéraires. Si la majorité des personnes décédées étaient simplement enterrées dans le sol de leur champ ou dans les dunes de sable pour les groupes habitant en bord de mer, des traditions variées de conservation étaient respectées pour les personnages importants. La tradition la mieux connue est celle de la décomposition du corps et du regroupement des différents éléments du squelette dans des lieux particuliers, en grotte ou sur l'autel familial. Dans certaines régions était pratiquée la momification au dessus du feu, après enroulement dans une nasse végétale. Les abris et les grottes étaient également des lieux d'initiation ou de regroupement pour des rites. Certaines de ces sites comportent sur les parois des peintures et des gravures de pétroglyphes. Souvent difficiles d'accès, toute une partie de ces grottes ne sont connues que par les traditions orales.

Une des traditions funéraires particulières développée au cours du deuxième millénaire après J.C. aux îles Loyauté était le dépôt des dépouilles mortuaires dans des coques de pirogues ou sur des radeaux. Ces ensembles funéraires étaient aménagés dans les abris des plateaux coralliens surélevés. Certains sites sont limités à une ou deux dépouilles placées dans un bout de pirogue, alors que d'autres comportent de véritables ossuaires répartis sur plusieurs ponts de radeaux. Dans certains cas, des vestiges de mat et de godille ainsi que des planches sculptées étaient placés avec les pirogues. Certains de ces sites ont été utilisés jusqu'au début du vingtième siècle et le nom de plusieurs personnages inhumés dans ces abris est encore mémorisé.

Les sculptures sur bois

6._Bois_piroguesLa réalisation d'inventaires archéologiques systématiques dans différentes régions de l'archipel au cours des dernières années a permis de découvrir un nombre considérable de vestiges répartis sur les anciens sites ou déposés dans les abris et les grottes. Parmi ces vestiges, les plus fragiles sont les sculptures en bois. Si de nombreux chambranles et flèches faîtières ont été collectés au cours du dernier siècle pour être en particulier exposés dans des musées, de nombreux autres vestiges pourrissent doucement au fond des caches où ils ont été placés. Sur certains sites d'habitat abandonnés se trouvent encore des restes de chambranles, alors que d'autres sont au sec dans des abris de sépulture. Des ensembles de javelots et des casse-tête sont gardés par les descendants de leurs propriétaires dans des failles de rochers. Un patrimoine important termine doucement son existence dans un cadre traditionnel.