Retournez à la page d'accueil
Zone horticole #2
Zone horticole #2
Tertres et zone horticole
Tertres et zone horticole
Tertres de cases Tipehene
Tertres de cases Tipehene
  • 1
  • 2
  • 3
Accueil > Dossiers > Dossiers > Enracinements

Enracinements

 

dossier_5_photo_1On a longtemps cru que les sociétés océaniennes avaient peu évolué au cours des millénaires précédant le premier contact européen. Les recherches archéologiques menées au cours des 40 dernières années ont démontré que cette idée était fausse et que les populations du Pacifique, comme ailleurs, étaient passées par différentes phases de transformations sociales, culturelles et politiques. Ce schéma s'applique également à l'histoire ancienne de l'archipel calédonien, à travers des indications aussi diverses que les évolutions céramiques, la présence de constructions monumentales ou la transformation profonde de l'environnement naturel.

On a ainsi longtemps pensé que le premier millénaire de peuplement humain avait été concentré sur le bord de mer, là où avaient débarqué les premiers découvreurs Lapita et quelques plaines alluviales. Les recherches menées au cours des dernières années sur la Grande Terre ont démontré que cette vision était erronée et que, quelques générations après le début de l'installation humaine, des groupes s'étaient aventurés vers les montagnes. Moins de 500 ans après la première arrivée austronésienne, des familles étaient installées de façon permanente dans le fond de certaines vallées, pratiquant probablement une horticulture simple sur brûlis. Au bout d'un millénaire de peuplement, la majorité des zones de bord de mer propices à une installation humaine était occupée de façon plus ou moins pérenne par des hameaux. Ceci est le signe d'une progressive augmentation de la population, qui a nécessairement eu une influence sur l'environnement naturel.

Si dans un premier temps, les groupes ont eu à adapter leurs traditions aux contraintes des nouveaux environnements rencontrés, engendrant des évolutions dans les modes d'occupation de l'espace et la culture matérielle, la première phase d'installation humaine a progressivement également marqué de façon profonde les paysages de l'archipel. En effet, les premières familles à implanter leurs champs le long des moyennes et des hautes vallées ont eu à brûler les forêts couvrant toute une partie des pentes des collines. Ces premiers feux, réalisés dans un environnement où le feu naturel est quasi inexistant, ont entraîné la disparition progressive des grands arbres qui maintenaient les sols humiphères. Ces sols meubles ont subi un processus de lessive lors des fortes pluies ou des cyclones, provoquant des glissements de terrains et des inondations de boue, engendrant l'élargissement des plaines et des estuaires. Ces terres arrachées aux collines ont étouffé de nombreuses zones de mangroves et enfoui sous des millions de tonnes de terre d'anciens sites d'habitat. Ce cycle s'est poursuivi durant probablement plus d'un millénaire et demi sur la Grande Terre, continuellement renouvelé par la technique de cultures horticoles sur brûlis à longue jachère. Le paysage des vallées s'en est trouvé progressivement transformé, avec en particulier l'élargissement important des certaines plaines, la disparition de zones de ressources économiques comme certaines forêts, mangroves ou platiers, avec les conséquences que l'on peut imaginer pour les groupes de chasseurs et de pêcheurs. Des sites archéologiques sont aujourd'hui enfouis sous plus de cinq mètres des sédiments d'alluvions, rendant ainsi très difficile leur découverte. Ces transformations de l'environnement naturel de la Grande Terre liées à l'action de l'homme ont également eu une répercussion sur la faune: on estime qu'au moins 40% de la faune non passerine de l'archipel a disparu suite à la première installation humaine, à la chasse, à la destruction des habitats naturels par le feu ainsi que par l'introduction de nouvelles espèces.

Ces bouleversements ont également affecté certaines zones de bord de mer des îles Loyauté. Certains ensembles de dunes sur l'île d'Ouvéa se sont ainsi formés après la première installation humaine, enfouissant des sites anciens mais permettant également de disposer de nouvelles zones d'habitat. A Lifou, une fouille a montré la présence d'un ancien site d'habitat occupé vers 400 ans après J.C. et enfoui aujourd'hui sous plus de quatre mètres de dune de sable à Qanono.

L'apparition de tensions entre groupes, identifiable sur Maré grâce à la présence de structures défensives (voir dossier 3), est difficile à identifier dans les vallées de la Grande Terre. Il est probable qu'au bout d'un millénaire et demi de peuplement et suite à une augmentation progressive de la population, des problèmes de propriété foncière aient commencé à apparaître, chaque famille d'horticulteurs ayant à utiliser un domaine foncier relativement vaste afin de pouvoir pratiquer de longues jachères. La limitation progressive des terres cultivables par habitant, en parallèle à un appauvrissement des sols dû à une utilisation trop intensive des techniques de brûlis, a pu aboutir à l'émergence de cycles de conflits et à la mise en place progressive d'ensembles politiques régulant des espaces fonciers.

Un des moyens de marquer au sol ses limites était de réaliser un bornage, en identifiant le propriétaire à travers des signes. Le développement d'une partie des pétroglyphes sur la Grande Terre à partir du premier millénaire après J.C. peut s'expliquer par cette nécessité de définir les limites foncières. Ces limites ont varié au cours des siècles, les familles de propriétaires également, déplacés par les guerres, les alliances et les jeux politiques. En moins de deux millénaires, les populations avaient achevé le peuplement de l'ensemble de l'archipel, en s'installant jusqu'au fond des vallées. Les descendants des premières familles austronésiennes s'étaient adaptés à l'environnement de leur archipel. Ils avaient progressivement fait évoluer, au cours de dizaines de générations, leurs structures culturelles et avaient profondément transformé leur façon de vivre, en diversifiant leurs langues, leurs organisations sociales et leurs traditions. Mais l'impact subi par l'environnement, les problèmes démographiques ainsi que la limitation des techniques horticoles, avaient abouti à un certain nombre de crises politiques, entraînant l'apparition de tensions et de conflits. Ce processus multiséculaire a engendré la recherche de nouvelles façons d'utiliser l'espace insulaire, prémices de l'émergence d'un « ensemble culturel traditionnel Kanak » (voir dossier 6).